La constance des migrations des populations Fang les amenèrent à placer certains souvenirs de défunts remarquables dans des boîtes cylindriques d’écorce cousue. Elles étaient surmontées d’une figure sculptée, en pied, en torse, ou simple tête, protectrice des reliques et portrait idéalisé d’un ancêtre. Protégées dans la pénombre de la case du chef de chaque clan, des cérémonies honorifiques et propitiatoires leurs étaient consacrées. Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages1, les fang aspiraient-ils plus que tout à un ancrage temporel et spirituel : la lignée. Leurs somptueuses figures d’ancêtre byeri en sont les tangibles représentants.
Si parmi les défunts, ceux qui deviennent ancêtres sont choisis pour des qualités renforçant la cohésion et la protection de la communauté, le rôle essentiel de l’ancêtre s’établit dans la transmission. Ainsi, comme le constate Robert Neuburger, « l’ancêtre joue un rôle important dans ce qui permet d’humaniser un enfant nouveau-né, de l’intégrer dans le groupe, plus tard de le socialiser. D’une certaine façon tous les ancêtres deviennent des enfants2 ».
L’étude de la statuaire fang a donc fait passer le concept d’oxymore3 du domaine de la rhétorique à celui de l’histoire des arts de l’Afrique4. Bien que représentant un ancêtre, l’effigie de la collection Scharf arbore en effet les proportions et les traits de la petite enfance. Sa tête est volumineuse comme celle d’un nouveau-né et son corps tout à la fois potelé et puissamment charpenté. Son regard de métal, aux yeux ronds et grand ouverts, évoque celui d’un enfant. Vigie postée à la frontière de deux mondes afin de les unir, le byeri porte à deux mains une coupelle à offrandes, toujours indispensables aux rites. Jadis assis au bord d’une boite en écorce, son long rostre, plongeant au milieu des reliques assurait son équilibre et un contact tangible et permanent avec les ancêtres. Le modelé époustouflant de son torse et de ses membres illustre la virtuosité de son anonyme sculpteur. Dans un axe strictement sagittal, les blessures coutumières portées à son nez, sa coupelle, son ombilic et son sexe s’affirment comme les témoins d’un usage rituel prolongé et enrichissent l’œuvre d’un indicible mystère.
La constance des migrations des populations Fang